Il y a une ressemblance entre l’art de Woody Allen et celui de Sacha Guitry. Qui penserait qu’ils ne sont que des diseurs de bons mots se tromperait lourdement. Ces “bon mots” sont en fait la section rythmique de leurs musiques respectives. Dans les deux cas, les dialogues sont éblouissants parce qu’ils le sont sur le papier, mais surtout parce qu’ils sont le soutien d’un mouvement totalement cinématographique qui ne doit rien à la littérature ou à la tradition du mot d’esprit. Il n’est que de voir la première rencontre dans un bar élégant de Manhattan entre Val Waxman (“l’homme de cire”) et son ex-femme, une séquence qui vaudrait à elle seule d’être longuement analysée dans les écoles de cinéma. Chaque mouvement de caméra, chaque parti pris gestuel des acteurs, chaque rupture de rythme dans le déroulé de la séquence est un défi au cliché et à la convention (car quoi de plus conventionnel qu’un dialogue à une table de café?).Bien sûr le dialogue est un feu d’artifice, mais si on regardait la séquence en coupant le son, on verrait à quel point Woody Allen, comme cela a été démontré pour Charlie Chaplin, n’est pas seulement un grand clown mais un véritable cinéaste, à l’égal des plus grands. Même s’il déclarait le jour de l’ouverture d'un Festival de Cannes qu’il considérait que chacun de ses films “était pire que le dernier”. Ce n’est pas de la fausse modestie (il est sans doute au-dessus de ça), c’est l’insatisfaction permanent du grand artiste au travail.
Ren´s Reviews
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Avec la double bénédiction involontaire, hallucinogène et posthume des poètes William Blake et Henri Michaux ("Il est préférable de ne pas voyager avec un homme mort"), voici "Dead Man" de Jim Jarmush, un film comique, farci de citations. mais aussi un film triste et pur.
William Blake, poète et peintre anglais mort en 1827, inventa un art visionnaire et mystique, où le rêve a une place décisive. Son homonyme, un petit comptable timoré de Cleveland, vient se perdre dans l'Ouest (le vrai?) et rencontre une très jolie marchande de fleurs en papier qui rappelle la Virginia Cherrill des "Lumières de la Ville". Elle s'appelle Thel (comme dans un recueil de Blake). Elle est tuée par son amant ombrageux. La balle traverse la poitrine du timide qui tue le jaloux et saute par la fenêtre. C'est le début d'une passionnante poursuite à travers le grand Ouest, en compagnie d'un Indien atypique. La poursuite est longue et lente, les rencontres sont nombreuses et le parcours initiatique du petit comptable qui rêve, ou se meurt peut-être, est conté avec beaucoup d'ironie par Jarmush. On passe de "Délivrance" à "Missouri Breaks", de "Mon nom est Personne" à "Apocalypse Now".
Les personnages de "Dead Man" sortent tous de la de tradition centenaire qui nous vient du premier western, "The Great Train Robbery", un chef-d'oeuvre de quelques minutes, réalisé par Edwin Porter en 1903. Pourtant, malgré ces références et des moments parfaitement burlesques (les rapports entre les trois tueurs à gages rappellent ceux des quatre Dalton, en beaucoup moins raffinés), on sort de là avec une joie sereine, comme d'un songe agréable où la violence compte pour du beurre. La tristesse sous-jacente du film apparaît plus tard, comme dans un bon cru qui livre peu à peu ses parfums. -
SPIDER
Voilà un film-cauchemar. Ni effet spécial, ni scène d’horreur, seulement l’angoisse lourde de la paranoïa, de la difficulté du fou à connaître la vérité. On ne peut rien raconter ou presque, car l’effet de surprise fait partie du déroulement du film. On se contentera de dire que ce personnage interprété par Ralph Fiennes doute de tout et d’abord de lui-même et fait douter le spectateur jusqu’au bout de l’histoire, et après. Le titre même du film n’est expliqué que tard dans le récit. En sortant de la salle, on peut se demander si cette araignée est citée pour exalter son habileté de tisseuse ou, ironiquement, pour rendre dérisoires les efforts du héros pour tisser sa propre toile.
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Michael Mann, dans Collateral, tient le spectateur en haleine avec une histoire qui au fond n’a aucun intérêt. Un chauffeur de taxi conduit un tueur à gages une nuit entière à Los Angeles: ce qui pourrait ressembler à une pensée tiendrait sur un ticket du métro où s’achève le film. Or, c’est sans importance, car l’habileté du scénario, la construction du suspense et l’inventivité visuelle, plastique de Mann emportent le morceau. Le regard sur la ville, vue d’hélicoptère ou du taxi, sur les objets, les gestes observés de tout près, les audaces rythmiques compensent l’absence de profondeur du propos. Tout est en surface et le plaisir est sans mélange.
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Roman Polanski songeait depuis quarante ans à un film sur la Pologne de son enfance, sur le ghetto de Varsovie, sur l’extermination et la révolte. En lisant les mémoires de Wladyslaw Szpilman, pianiste qui survécut à la Shoah, il décida qu’il pouvait tourner sans recourir à sa propre autobiographie. Tourné en Allemagne et en Pologne, avec une équipe largement polonaise et des comédiens protagonistes britanniques, le film est une coproduction française dont l’acteur principal, Adrian Brody, est américain. Polanski sait de quoi il parle. Il représente à l’écran, filtrée par le récit d’un autre, sa propre expérience d’adolescent. Les personnages, leurs gestes et leurs sentiments, les décors et les objets appartiennent à sa mémoire. Il sait de quoi il parle et sait comment en parler. Ce qui reste de ce film, c’est sa sobriété, son refus de l’effet qui fait parfois songer au Rossellini de l’après-guerre. On n’a pas si souvent évoqué le ghetto de Varsovie au cinéma. Mais Polanski est à la fois clair, presque didactique dans son propos et moralement très intéressant, avec ce personnage entouré de héros qui n’est pas lui-même tout à fait un combattant même s’il prend des risques, ce personnage qui finit par être le spectateur de l’insurrection qu’il regarde par les fenêtres de ses caches successives. La Palme d’Or de Cannes 2002 est un grand film.



